Le Puss-Moth
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Rallye de Tanger

Les histoires de Jacques (5).

Mourmelon... le Grand !

Mourmelon, vingt mille soldats, cinquante trois cafés... Merveilleux souvenirs... Allons y !

      J'avais entraîné en radionavigation un pilote de cent trente et quelques kilos, mais très jeune en compétences, malgré ses heures de vol. Un jour, lassé de lui servir de nounou, je lui avais suggéré de faire un petit rallye, seul, comme un grand, en commandant de bord... On s'inscrit tous deux pour le rallye international du Luxembourg, en choisissant des heures d'arrivée de précision très proches. Un bon briefing avant de partir de Toussus et l'aventure commence. Voyage aller sans problèmes...
Hmmm, cela allait-il durer ?

      Pour le retour, mon gars, tout d'un coup, ne veut plus rentrer seul... Premier problème. Je finis par lui trouver un membre d'un autre équipage français et parisien, un toubib, qui accepta de rentrer avec lui et éventuellement, de le dépanner en navigation.

Avant-brieffing au terrain de Luxembourg-Findel

Ce rallye comportant naturellement beaucoup d'épreuves que mon petit camarade devait faire avec son nouvel équipier... Juste avant l'heure de mes épreuves (ils étaient partis depuis une bonne heure), je les vois se reposer et piler au parking. Le cockpit s'ouvre et les deux gars jaillissent en agitant les bras comme des moulins à vent... Explications confuses au milieu desquelles on pouvait discerner parfois certaines insultes, que je ne rapporterai pas ici !

      Le toubib se drappe dans sa dignité et s'en va, son parapluie sous le bras et sa secrétaire médicale (blonde...) sous l'autre, jurant que l'on ne l'y reprendrait plus à voler avec des cons... Oh ! Je n'ai jamais su le fin mot de l'histoire... Et me revoilà en charge morale de mes 130 Kg de copain et de son Navion (une bonne barquasse, pourtant, bien saine et pas rancunière pour deux ronds : elle pardonnait (presque) tout ! Je supervise son PLN (c'est à dire que c'est moi qui lui ai fait...) et je lui explique que nous allons rentrer en groupe, que dès qu'il aurait quitté la fréquence de Luxembourg, il passe sur 123.5 et m'appelle aussitôt. Rendez-vous à 2000 pieds, verticale terrain, et il n'aura plus qu'à me suivre...

      Sitôt dit, sitôt fait et j'orbitais en surveillant son décollage. Je ne le voyais plus quand, tout d'un coup, le voilà qui me dépasse en trombe... "Je suis moins rapide que vous, réduisez votre vitesse, si vous voulez que je vous rattrape" crachottais-je dans le microphone... "Oui, d'accord, comment on fait ? Les bras m'en tombent (et pourtant, c'est utile pour piloter...) et j'essaie de lui expliquer. Peine perdue, il faut se rendre à l'évidence, nous ne nous retrouverons pas ! Je lui recommande de bien garder son cap (le vent, par chance, est pratiquement nul) et de me décrire les points remarquables qu'il survole. Les commentaires sont du genre "je passe près d'un village, avec un clocher et deux routes, qu'est-ce que c'est ?" pour devenir progressivement "je suis perdu, les arbres montent et le plafond baisse" avec un ton de plus en plus angoissé. Mon épouse, teneuse de carte et suiveuse de cheminement, me fait remarquer qu'il est en train de paniquer...

      Et puis, d'un coup, le grand silence... Plus de réponse à mes appels qui, pour le coup, deviennent également angoissés ! Mon épouse bouffe son mouchoir, des larmes plein les yeux... J'arrive à portée radio de Toussus à qui je raconte l'histoire. Ils me promettent de m'informer dès qu'ils sauront quelque chose, mais pour eux, la phase d'incertitude (INCERFA) n'est pas encore commencée. Arrivé à destination, je me précipite à la tour où le contrôleur n'a rien de nouveau. Pendant que je discutais avec lui, le téléphone sonne, il se marre et me dit "C'est pour vous...". C'était mon pilote perdu !

      "Allo, Dassié, oui, j'ai aperçu tout d'un coup un terrain sous mes roues, alors je me suis posé. J'ai bien fait, n'est-ce pas ?" Bien sûr, qu'il a bien fait ! "Mais je ne veux pas rentrer seul, prenez un autre pilote et revenez me chercher..." Facile à dire, d'autant que la visibilité commençait à se dégrader sérieusement... Je fonce chez France-Aero-Service où le patron me dit "Pas de problème, mais dès que mon pilote aura franchi le seuil de ce bureau, c'est tant de l'heure (tant étant beaucoup de brousoufs...), d'accord ?" Coup de téléphone à Mourmelon, accord immédiat, c'est parti !

      Non, vous n'êtes pas encore tirés d'affaire... et qui plus est, cela ne fait que commencer... Ah ! vous vouliez des histoires authentiques... Et bien c'en est une. La suite : mon pilote s'appelait William, c'était le roi des baptêmes de l'air à Toussus, sur un gros Fairchild, il me semble. Et pour l'heure, il passait son temps à se marrer, me laissant patauger dans une brume où les minis VFR devaient être largement sécantés ! Enfin, j'arrive verticale Moumelon et je tourne un peu autour. Surprise : la radio ne répond pas et je trouve qu'il y a bien du monde sur ce terrain. Je voyais le Navion et d'autres avions, militaires ceux-là, et beaucoup de véhicules... Au troisième tour, pan, fusée verte. Bon, je ne suis pas contrariant, circuit normal et je me pose, m'arrêtant parallèle au Navion.

      Ouverture de la verrière et, avant même que j'ai pu descendre, un beau lieutenant casqué m'accueille "Monsieur, vous êtes en état d'arrestation"... et il était suivi de deux gus avec des flingues... incroyable mais malheureusement très vrai !

      Conduit manu militari (pour une fois que j'ai l'occasion, c'est dur à placer dans une conversation), manu militari dis-je (oui, je n'ai pas résisté au plaisir de bisser... Non, Monsieur je n'ai pas dit p... , c'est une sifflante dans votre sonotone) devant une autorité militaire galonnée, j'apprends que le terrain est fermé depuis quelques heures, sous contrôle de la sécurité militaire (c'était la noire période de l'OAS et il y aurait eu disparition d'un camion d'armements, m'a-t-on laissé entendre...). J'ignore si j'ai bien entendu.

       Alors quand un avion, venant de l'étranger, sans être dédouané, se pose sur un terrain fermé, contrôlé par la Sécurité Militaire, c'est suspect. Et si un deuxième avion vient le rejoindre, ça fait un peu complot, tout ça, non ?



En ligne de vol, le tableau de bord d'un Morane-Saulnier 885, quadriplace de 145 CV.

      J'ai demandé à rencontrer l'autorité supérieure, celle qui a pouvoir de décision : le colonel commandant la base. Oui, mais il était absent et il a fallu attendre longtemps, longtemps, même après son retour, pour qu'il nous reçoive. Un homme intelligent, qui d'un coup d'œil, a apprécié et compris la situation et finalement nous a donné le feu vert pour repartir sans problèmes. Sans problèmes, c'est vite dit... Et la météo, vous l'oubliez ? On y voyait maintenant à peine à 200 m sur ce sacré terrain et il a bien fallu admettre que notre retour était reporté au minimum au lendemain...

      Et nous voilà nous dirigeant vers la sortie de la base. Au poste, la garde nous arrête : logique, non : nous n'étions pas entrés ! Officier de jour, coup de téléphone au colonel "C'est bon, vous pouvez y aller". Une bonne marche à pied, avec les valises, avant de trouver un taxi... Mourmelon, vingt mille soldats, cinquante trois cafés... Merveilleux souvenirs... d'une soirée où nous nous sommes emmerdés comme ce n'est pas possible... Et William, le pilote professionnel, qui rigolait toutes les heures en disant "Cling, encore deux cents balles !"

      Passons sur la folle nuit, et le lendemain matin, dès l'aube, le taxi était là pour nous emmener à la base. Au poste, impossible d'entrer, officier de permanence : pas au courant (évidemment, la veille, c'était l'officier de jour, celui-là, c'était l'officier de nuit...). Re-téléphone au colonel (à son domicile !). Tout s'arrange et nous revoilà enfin auprès de nos machines... Oh, vu le brouillard qu'il y avait encore, nous n'avions pas besoin de tant nous presser. Enfin, en fin (deux fois) de matinée, Mourmelon, ses vingt mille soldats, ses cinquante trois cafés... et nos merveilleux souvenirs... se sont effacés sous nos ailes, mais pas de notre mémoire ! Et je connais un colonel qui a dû pousser un soupir de soulagement en voyant s'envoler une toute petite partie de ses soucis.

      Au fait, m'a-t-on demandé : quand cela se passait-il ? Cela figurait sur mon premier carnet de vol et c'était les 27 et 28 Mai 1963.

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